La Tabatière de Thomas Lalos
Bonnetable, Sarthe, 1755 

 

Je viens d'acheter cette tabatière en forme de livre dont le bois de buis a pris avec l’usage et le temps la teinte d’un cuir basané. Je la tiens dans ma main. Je ne la tiens pas comme la tenait Thomas Lalos qui l’avait faite pour s’en servir. Je ne m’en sers pas. Ce n’est pas ma tabatière. Mais ce n’est pas non plus, ce n’est plus la tabatière de Thomas Lalos. Ce n’est même plus une tabatière, c’est devenu maintenant un « objet d’art populaire » que je décris ici avec les mots du notaire et de l’expert :

Tabatière patronymique en buis sculptée en forme de livre, gravée en réserve sur les deux faces : d’un côté, un personnage assis sur un tonneau, fumant la pipe et tenant dans ses mains une carafe et un verre à pied, avec l’inscription BACCHU ASSIS SUR SON POINSON ; sur l’autre face, le dessin symétrique de deux oiseaux adossés, posés chacun sur une branche fleurie, avec l'inscription gravée autour dans un bandeau : FAIT PAR MOY THOMAS LALOS A BONNETABLE 2 MAY 1755. La tabatière est monoxyle, excepté la languette qu’on fait glisser sur la tranche pour l’ouvrir. La tranche inférieure est percée d’un trou auquel manque son bouchon. La « coiffe » du livre-tabatière a subi apparemment un jour la brève attaque d’une flamme. Hauteur : 10 cm ; Largeur : 7,8 cm ; épaisseur : 2,3 cm.

J’admire le dessin étonnamment moderne du Bacchus sur son tonneau et l’invention du verre tenu en main qui interrompt l’inscription et suggère un mouvement du bras qui anime le personnage. Je retourne la tabatière : la parfaite symétrie du décor aux oiseaux laisse penser qu’il a été réalisé d’après un dessin, de même que l’inscription gravée en réserve autour du cadre, sans un seul défaut d’espacement. Ce n’est pourtant pas l’œuvre d’un ébéniste. Qui était donc Thomas Lalos pour maîtriser ainsi la composition ?

Je consulte Geneanet et les Archives paroissiales de la Sarthe. Je résume :

Thomas Lalos naît en 1719 à Aulaines, lieu-dit de la commune de Bonnétable. Il est le huitième et avant-dernier enfant de Michel Lalos et Françoise Bergeot. Son père est tisserand et bordager, terme qui désigne un petit métayer qui laboure un lopin de terre dit borderie. Thomas Lalos est lui aussi tisserand et bordager comme son père lorsqu’il se marie en 1743 à Bonnetable avec Jeanne Denis, fille de journalier. Le 2 mai 1755, quand il sculpte cette tabatière, sept enfants sont nés, deux seulement ont survécu : une fille, née en 1743, et un fils qui vient de naître en février et se prénomme Thomas comme lui et comme auparavant deux autres garçons morts en bas âge. On meurt beaucoup chez les Lalos : un de ses frères est mort à vingt-huit ans en 1732, trois de ses sœurs sont mortes entre vingt-trois et vingt-six ans. Une seule a survécu comme lui à l’hécatombe. Thomas Lalos mourra en 1793, à l’âge de soixante-treize ans. S’il s’est servi de sa tabatière jusque-là, il l’aura tenue en main trente-huit ans.

 

 

Thomas Lalos était donc tisserand. Mais savait-il seulement tisser de la grosse toile au mètre ou avait-il appris à reproduire un motif d’après un carton, point après point, rang après rang ? Ce qui expliquerait qu’il ait su inscrire parfaitement un dessin ou un texte dans un espace délimité…

Thomas Lalos est un des ces paysans pauvres qui doivent exercer un second métier pour subsister. Lui est tisserand. La région du Haut-Maine où se situe Bonnétable compte alors plusieurs milliers de tisserands, individuels ou groupés dans des ateliers, occupés principalement à la fabrication de toile de chanvre. En 1784, Bonnétable compte « 50 tisserands qui fabriquent environ 1000 toiles de 42 aunes chaque année » (42 aunes = env. 50 mètres). Mais il faut aussi compter, comme à St Calais, les « gens des campagnes qui ne travaillent pas régulièrement au métier ». Thomas Lalos est-il un paysan qui exerce le métier de tisserand l’hiver pour augmenter son revenu ou bien cultive-t-il un lopin de terre pour échapper à la précarité qui pèse sur les tisserands, qui occupent le «  bas de la pyramide sociale » et « connaissent le plus souvent une situation pitoyable à la merci du moindre accident. » ? J’extrais ces citations d’un article très instructif de René Plessix sur les tisserands du Haut-Maine publié dans les Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 97, numéro 3, 1990. « Les industries textiles dans l'ouest XVIIIe-XXe siècles ». pp. 193-205.

Si nous en croyons sa tabatière, Thomas Lalos ne se laisse pas abattre : ni la médiocrité de son état ni la mort de ses frères et sœurs ni celle de ses enfants en bas âge n’entament la bonhomie du personnage à la pipe, levant le verre, prêt à se reverser du vin de sa carafe… et de son poinçon (env. 250 litres).

Je ne connais pas Bonnétable. Mais j’ai connu Ballon, à une quinzaine de kilomètres seulement, dans les années soixante-soixante-dix, où j’ai passé du temps dans la maison d’un oncle. Je dis cela parce que le Bacchus assis sur son tonneau me rappelle Avignon, pas la ville mais un paysan chez qui j’allais quelquefois avec mon oncle acheter une bouteille d’eau-de-vie de pomme qu’il distillait dans son alambic. Je m’étonne que Thomas Lalos, paysan pauvre et tisserand censé se situer « au bas de la pyramide sociale » ait été capable en 1755 d’écrire un français presque sans faute, tandis qu’en 1975, Avignon parlait moitié français moitié patois avec un fort accent de sorte que je ne comprenais souvent le début d’une phrase qu’en entendant la fin. Il n’y avait pas que lui. Quand le père Dufeu remontait la rue du Tertre avec son gros percheron tirant un fardeau de bûches et s’arrêtait pour parler de la pluie et du beau temps, et du bois que tirait péniblement son brave cheval, il fallait peiner tout autant pour comprendre que "labin-èn-sté" voulait dire : "il y a bien une stère" de bois. Les gendarmes n’avaient pas fait autant d’effort autrefois pour comprendre le père Dufeu, à ce qu’on m’avait raconté. Et ça l’avait conduit droit en prison. Mais c’est une autre histoire…

septembre 2019