Abysme à chandelles
Pays-Bas du Sud, XVIIe siècle

 

Récipient en terre vernissée à glaçure orange, jaune et ocre brun, en forme de cuve étroite munie de deux fortes anses latérales moulurées. Les deux parois sont renforcées par des bandes digitées au pouce : une bande horizontale sous le col évasé, et deux épaisses bandes verticales ornées dans les creux de petites rouelles. Ces deux bandes verticales s’élargissent et s’épaississent vers le bas pour assurer l’assise du récipient.

Chaque paroi est ornée de mascarons orange et ocre brun en applique figurant des têtes de lion et de faune disposées de manière symétrique. La disposition des mascarons est identique sur chaque paroi mais les masques de lion et de faune échangent leurs places. Sur la paroi avant un médaillon central jaune, entouré de petites rouelles peintes alternativement en jaune et ocre brun, présente des armoiries en relief : sous une couronne, deux lions affrontés la tête tournée vers l’arrière tiennent un cartouche ovale au centre duquel s’inscrit une croix perronée peinte en brun. Un cercle de petites rouelles jaunes et ocre brun sans médaillon occupe le centre de la paroi arrière. Hauteur : 39 cm ; Largeur: 57 cm ; épaisseur: 13,5 cm (col) ; 7 cm de bord à bord intérieur en haut du récipient

Pièce rarissime, remarquable par ses ornements et la beauté de sa glaçure.

L’abysme à chandelles (abisme, abyme, abîme.. selon les différentes graphies du mot en usage depuis quatre siècles ; nous adoptons celle de Furetière, 1690) est un récipient servant à la fabrication des chandelles plongées (et non moulées). Les artisans chandeliers remplissaient l'abysme de suif liquide dans lequel ils trempaient et retrempaient des mèches de coton alignées sur des baguettes de sapin ou de noisetier. Voir : La science des personnes de cour, d'épée et de robe, par De Chevigny, H-R. de Limiers, P. Massuet, Amsterdam, 1752, part. II, t. 7, pp. 970-974 ; Art du Chandelier dans l'Encyclopédie méthodique de Panckoucke, Dictionnaire des Arts et métiers mécaniques, t. I, 1783, pp.503-512 ; Manuel du Chandelier, du Cirier, et du Fabricant de cire à cacheter, par L.Seb. Le Normand, Roret, 1836, dans lequel l’abîme ou moule à plonger et son utilisation sont décrits pp. 50-51.

Dans ces trois ouvrages techniques, l’abysme est décrit comme une auge en bois. Bien que le Musée des Arts et Traditions populaires conserve un bel abysme en terre vernissée de Saintonge, les récipients en céramique se rencontrent plutôt dans le Nord et l’Est, tel celui daté 1668 conservé par le même musée (voir les photographies des deux abysmes dans Arts populaires des pays de France, D. Glück et G. H. Rivière, Joël Cuénot éditeur, 1976, t.II, pp.6-7). Mentionnons encore le magnifique abysme en terre vernissée de Saintonge conservé au Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye : il s’agit d’un modèle de facture identique à celui des ATP, mais plus long et bien plus décoré, provenant de Sainte-Hermine en Vendée (voir J. Verrier, Les arts primitifs français, Editions Arts et métiers graphiques, Paris, 1939, p. 25 et p. 37 Pl.6 – où il est présenté comme un bénitier datant du VI-VIIe siècle…).

Un modèle autrichien à bandes digitées, daté 1785, est photographié dans L’Art rustique en Autriche et en Hongrie, Editions du Studio, Paris, 1911, sous le numéro 28 ; bien qu’il soit présenté comme un rafraîchissoir à bouteilles de vin (wine-cooler) il s’agit bien en réalité d’un abysme à chandelles 
 

Le Musée national slovaque de Bratislava conserve également un abysme à chandelles en terre vernissée (N°i E11 567) muni de deux anses latérales plates, qui est orné de bandes digitées sur le pourtour des parois et, au centre, d'un cœur inversé. Il est couvert de plusieurs inscriptions gravées (photographié dans V.Hasalová et J.Vajdiš, Trésor de la Tchécoslovaquie - L'art populaire, Cercle d'art, 1974, p. 132). En revanche, le bac quadrangulaire à parois droites, daté 1825, qui est présenté comme un « abîme de chandelier » dans L’art paysan hongrois (Corvina, 1959 pl.39) ne paraît pas conforme à cet usage, que n’évoque pas plus son décor végétal.

Le Catalogue des Céramiques du Palais des Beaux-Arts de Lille (A. Castier, Edit.IAC, 2008) présente sous le numéro C1818 la photographie d’un « pot à forme aplatie pour fabriquer les chandelles » qui est plus petit que le nôtre mais dont le modèle, la terre, la glaçure, le col évasé et les bandes digitées paraissent assez proches. Il n’a pas d’autre décor que deux bandes digitées formant une croix sur la paroi. Cet abysme auquel manque une anse a été trouvé à Tournai (Belgique). D’après la notice, il serait originaire des Pays-Bas du Sud et daterait du XVsiècle.

Le Musée Archéologique de Charleroi conserve un grand abysme à chandelles dont le modèle est encore plus proche du nôtre : même forme générale, même glaçure. Il n’est renforcé que d’une bande horizontale crénelée autour du col et d’un grand M en relief également crénelé qui serpente sur la paroi. Le reste du décor se limite à un Christ en applique peint en jaune ainsi que la date 1778. La facture rudimentaire, la forme grossière, les anses non moulurées, les bandes non pas digitées au pouce mais crénelées au bâtonnet, l’absence d’épaisses bandes verticales ornées de petites rouelles, enfin la pauvreté du décor dans lequel un petit Christ mal démoulé et sans reprise a remplacé les mascarons soignés de l’époque Renaissance, sont autant de différences majeures qui séparent d’un siècle au moins la production de ces deux pièces. Cet abysme du Musée de Charleroi est photographié dans l’Art populaire en Wallonie, Editions du Musée de la Vie Wallonne, Liège 1970, p. 172 sous le numéro 280. La notice l’attribue « peut-être » à Bouffioulx ou Châtelet (localité voisine) et précise qu’il est en dépôt au Musée de Mariemont.

Les petits masques de lion et de faune en applique sur les parois de notre abysme ressemblent à ceux qu’on peut voir sur certains grès de Raeren, par ex. sur un gobelet de 1590 photographié dans D. Gaimster, German Stoneware 1200-1900, British Museum Press, 1997, p. 233 n°83 ; ou encore sous l’anse d’un grand pichet, exposé au Töpfereimuseum de Raeren, où est reproduite une tête de lion tenant dans sa gueule un anneau à l’imitation des heurtoirs en bronze. Notons que des masques de lions au rictus identique apparaissent également sur l’écu du chanoine Ferdinand Baron de Bocholtz, doyen de Liège en 1650, et sur celui de François Guillaume Baron de Bocholtz, archidiacre de Brabant (1652) trésorier de la Cathédrale d’Hildesheim (1666) (Voir M. Mariën, Grès armoriés de Bouffioulx, Charleroi, 1990, pp. 24-25). Il resterait à déchiffrer le médaillon central, dont la couronne et les lions affrontés regardant de côté se rencontrent dans certaines armoiries de la région (par ex. celles du Grand-Duché de Luxembourg).