L’étui à violon de Jean Barre
Molines-en-Queyras, Hautes-Alpes, 1855

 

Etui à violon de forme trapézoïdale aux parois latérales très légèrement convexes. Le couvercle est orné d’un Arbre de vie dont le feuillage est une longue palme sommée de trois feuilles lancéolées. Au pied de l’arbre sont gravés la date 1855, et le nom JEAN BARRE. Une inscription est gravée tout le long de la palme en latin et en français (au-dessous) : TIME DEOM ET FUGE QUIS NON TIMENT EOM – CRAIGNIE DIEU ET FUÏE CEUX QUI NE LE CRAIGNENT PAS. Les mots sont séparés par des points cunéiformes ; les E sont accentués phonétiquement, en latin comme en français. Sur la base de l’étui est gravé un calvaire surmonté d’une croix, avec de chaque côté des enroulements ; des volutes entourent également la rosace gravée au sommet de l’étui. Poignée de transport en laiton sur le couvercle, crochets de fermeture en cuivre ; charnières en cuir. L : 70 cm ; l : 28 cm (base) 9 cm (sommet) ; ép : 11cm.

Jean Barre est né à Arvieux en 1829. Son père, Jean-Baptiste Barre, dont la famille vivait à Sampeyre, en Italie, s’était marié en 1828 avec une fille de Molines-en-Queyras, Catherine Chapelier. Jean Barre a vingt-six ans lorsqu’il grave son nom en 1855 sur cet étui à violon. Il vit à La Rua, quartier de Molines-en-Queyras, où il s’est marié en 1852 et où naîtront ses quatre fils (source: geneanet).

  

 La Bibliothèque nationale de France conserve un témoignage sonore, enregistré en mai 1973, d’un habitant de Molines-en-Champsaur, un village situé dans la montagne au nord de Gap. Emile Escale, né à Saint-Michel de Chailol en 1892, raconte qu’il jouait autrefois du violon. Il y a toujours eu des violoneux dans la région, explique-t-il ; il y en avait dans chaque commune jusqu’en 1914. On apprend aussi que le dernier curé de Molines-en-Champsaur fabriquait des violons et qu’il réunissait les hommes du village pour chanter, en les régalant de vin chaud.

 
 

 

Les étuis à violon décorés sont néanmoins parmi les objets les plus rares qu’on puisse trouver dans le Queyras. Le seul qui puisse nous servir de référence est conservé par le musée Dauphinois sous le n° d'inventaire 77.39.1. Il a figuré à l’exposition « Saint-Véran, la mémoire des gens » dans une évocation de salle commune dont la photographie est reproduite dans le livre de J. Guibal, Les objets de la vie quotidienne dans les Alpes, Collections du Musée Dauphinois, Glénat, 1990, pp.51-52 n°14. Il est muni d’une poignée en bois latérale. Il est monogrammé RC et orné de six rosaces, quatre sur le couvercle, deux de chaque côté de la poignée (voir les collections du Musée Dauphinois sur le site www.musee-dauphinois.fr).

Les objets du Queyras portent très souvent une date, un monogramme, le nom de l’auteur ou du dédicataire. Ceux qui portent une sentence familière, proverbiale ou religieuse sont bien plus rares. Le Musée dauphinois conserve en particulier un coffre bas du Queyras dont la façade énonce sur toute sa longueur cette sentence de l’Ecclésiaste : VANITE DES VANITES - TOUT EST VANITE HORS DE CRAINDRE DIEU ET DE GARDER SES COMMANDEMENTS (photographié dans J. Guibal, Les objets de la vie quotidienne dans les Alpes, Collections du Musée Dauphinois, Glénat, 1990, p62 n°24). Le même musée conserve un coffret dont le couvercle énonce ces préceptes : AVIS AU LECTEUR – CRAINDRE DIEU – AVOIR LA FOI – CROIRE A UNE LOI – HONORER LE ROI (photographié dans Ph. De Las Cases, L’art rustique en France, IV Dauphiné et Savoie, p.82).

Notre étui à violon se distingue par l’élégance de ses côtés galbés, la grâce de son décor associant la palme du Queyras à l’Arbre de vie, le nom de son propriétaire et la date de sa fabrication. A quoi s’ajoute l’inscription religieuse en forme d’injonction, gravée en latin pour faire autorité et en français afin que nul ne l’ignore. Celui qui a gravé cette injonction n’était cependant pas un lettré: il ignorait l’orthographe du latin, qui est dépourvue d’accents. Le fait d'écrire deom et eom au lieu de deum et eum ne doit donc pas être interprété comme une résurgence de désinences casuelles appartenant à la phonologie du latin archaïque : ce n’est que la transcription phonétique du latin d'église. Ces désinences faussement archaïques contribuent néanmoins à l’esthétique de l’objet au même titre que les fautes d’orthographes, les accents importuns, ou l’oubli du pronom personnel LE, entre NE et CRAIGNENT, que l’auteur a dû caser après coup en toutes petites lettres, non sans peine à cause du point cunéiforme.